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la Chartreuse de Prémol au Moyen-âge

Dans ce chapitre, sont développées la naissance de la Chartreuse et les relations parfois conflictuelles avec les villages alentour. Les textes qu’on y lira sont extraits de l’ouvrage paru en 1926 « le Haut-Dauphiné au Moyen-Âge ; thèse pour le doctorat ès lettres », écrit par Thérèse Sclafert. Cet ouvrage fait partie du domaine public (source Bibliothèque nationale de France).


Nota : les titres et renvois ont été ajoutés par chamrousse.info

Naissance de la Chartreuse, conflits d’usage avec les paroisses voisines

C’est en plein XIIIème siècle, en 1234, que Béatrix de Montferrat comtesse de Vienne et d’Albon, femme d’André Dauphin fonda, au milieu des forêts de Prémol, un couvent de femmes obéissant comme les Chartreusines de Notre-Dame d’Aurouze à la règle de Saint-Bruno : la Chartreuse de Prémol. Venue trop tard, la Chartreuse de Prémol ne réussit pas à acquérir d’immenses domaines…

Les communautés rurales voisines : Vaulnaveys, Herbeys, Brié et Angonnes, lui disputèrent âprement l’usage des bois et des pâturages presque jusqu’à la porte du couvent, affirmant que leurs droits étaient bien antérieurs à la fondation du monastère…et s’appuyant pour justifier leurs revendications non sur des titres qu’elles ne possédaient pas, mais sur la rumeur publique…

Aussi, dès 1289, c’est-à-dire cinquante ans après l’établissement du monastère, les religieuses de Prémol s’engagèrent à recevoir dans leurs montagnes les vaches des habitants des quatre paroisses jusqu’au nombre de 120, moyennant une redevance de 6 deniers par tête de bétail. En principe, ces montagnes devaient être ouvertes sept jours seulement avant la Saint-Jean, et, pour éviter toute fraude, les religieuses obligeaient les pâtres à présenter leurs bêtes au maître des troupeaux du monastère avant de les introduire dans les pâturages ; si le nombre dépassait le chiffre indiqué, les délinquants devaient payer une amende de 100 sous au Dauphin et de 12 deniers aux religieuses. Cette peine trop forte ne fut vraisemblablement jamais prise au sérieux ; d’ailleurs, les quatre paroisses obtinrent, dans les premières années du XIVème siècle, l’autorisation d’envoyer dans les montagnes de Prémol 160 vaches et davantage…

Les religieuses avaient elles-mêmes de nombreux troupeaux : ce sont elles qui, en 1259, constituèrent le cheptel de la pauvre maison de Parménie : elles lui offrirent 300 brebis, 150 moutons, 20 béliers, 10 juments, 10 vaches avec leurs veaux, 5 génisses, et 2 taureaux. Les brebis, soit les leurs propres, soit celles qui leur venaient du dehors pour l’estivage étaient la principale richesse des Chartreusines de Prémol et presque leur unique moyen d’assurer la subsistance du monastère…, et elles avaient leur maison fromagère où s’utilisaient les produits du troupeau.

L’intérêt qui se dégage de cette très courte étude, c’est qu’on y voit une maison religieuse établie au milieu du XIIIème siècle, dans un pays et à une époque où les communautés rurales, déjà fortes, lui laissent à peine le temps de jouir de ses biens, et se dressent devant elle pour lui opposer leurs prétentions et leurs droits. Nous sommes déjà loin des vieilles abbayes des XIème et XIIème siècles : la Grande Chartreuse, Durbon, Léoncel qui, établies fort loin des régions habitées, ne les atteignirent qu’au moment où elles étaient assez puissantes pour se mesurer avec des populations organisées…

Si bien pourvue de foin, Jarrie élevait certainement du gros bétail, mais les textes ne donnent aucune indication précise. Pour Vaulnaveys, Brié et Angonnes, nous sommes mieux renseignés. Voisines des pâturages et des bois de la Chartreuse de Prémol, de bonne heure, ces trois paroisses eurent, précisément à cause de leurs bestiaux, des difficultés avec le couvent ; elles firent cause commune avec Herbeys qui avait les mêmes intérêts, et une transaction de 1289 autorisa les habitants de Vaulnaveys, Brié, Angonnes et Herbeys à introduire dans les montagnes de Prémol cent vingt vaches, soit qu’ils en fussent les propriétaires, soit qu’ils les tinssent à mi-croît 1, à condition de payer au couvent une redevance annuelle de 6 deniers par tête de gros bétail ; en 1341, ce nombre fut non seulement porté à cent soixante, mais il fut spécifié, en même temps, qu’on pourrait envoyer dans les montagnes de Prémol autant de bêtes que l’on voudrait, à condition de ne pas charger à l’excès les pâturages…

Les bois n’étaient pas rares dans le mandement de Vizille. En dehors des belles forêts de Prémol, ils recouvraient les montagnes un peu partout…

De bonne heure, les populations obtinrent le droit de bûcherer 2 dans les bois delphinaux moyennant une redevance fixe qui portait ici le nom de forestage. Le forestage était de 4 deniers par an pour celui qui allait au bois avec une paire de bœufs, 2 deniers pour celui qui y allait avec son âne, et 1 denier pour celui qui portait son fardeau sur ses épaules. Dans les forêts de Prémol, les quatre paroisses : Vaulnaveys, Brié, Angonnes et Herbeys prétendaient, au XIIIème siècle, avoir des droits d’usage antérieurs à la fondation du couvent. Des querelles éclatèrent souvent répétées, et à plusieurs reprises, notamment en 1289, en 1304 et 1341, des transactions tentèrent de définir la situation des deux parties. Elles reconnurent aux habitants le droit de bûcherer 2 et de prendre du bois blanc, mais elles leur interdirent formellement de toucher aux bois noirs. Quand ils en auraient besoin pour construire ou réparer leurs maisons et leurs granges, les manants seraient tenus de s’adresser aux frères et aux recteurs de Prémol qui, d’ailleurs, seraient toujours prêts à leur vendre le bois noir qu’ils désireraient ; le prix serait fixé par deux prud’hommes choisis par le couvent et par l’acheteur.

En 1289, il avait été défendu aux habitants des quatre paroisses d’écorcer les arbres noirs pour recueillir le tan nécessaire à la préparation des cuirs ; on pourrait voir là une mesure de protection prise par le couvent, en réalité il semble bien que les dames de Prémol désiraient pratiquer seules ce genre d’exploitation qui était peut-être très fructueux, mais compromettait l’existence même de la forêt. Le péril parut assez évident dès le début du XIVème siècle, pour amener une intervention du Dauphin qui interdit, au couvent comme aux paroisses, d’enlever l’écorce des arbres, soit pour la vendre au dehors, soit pour le tannage des cuirs qui seraient livrés au commerce, il permit simplement aux deux parties de prendre l’écorce nécessaire à leur usage personnel.

Les documents d’Archives ne permettent pas de dire d’une façon précise si les bois du mandement de Vizille étaient exportés au dehors mais il est vraisemblable que les habitants des quatre paroisses, et en particulier ceux de Vaulnaveys vendaient, pour la construction, du bois qu’ils tiraient des forêts de Prémol. Au cours du XIIIème siècle, des scieries s’étaient installées sur les ruisseaux du territoire de Vaulnaveys, dans les montagnes de Prémol… A la fin du siècle, ces scieries devinrent si nombreuses que leur existence était un danger pour les bois. Le Dauphin intervint à plusieurs reprises et, en 1304, il ordonna que toutes les scieries établies à proximité ou à l’intérieur des forêts des montagnes de Prémol fussent enlevées, une seule et unique devait être maintenue et appartenir aux religieuses qui s’en serviraient exclusivement pour les besoins du couvent et de ses granges…


Conflits entre la Chartreuse et les habitants du Bourg-d’Oisans, relatifs à la possession des terres libérées suite à l’assèchement du lac St Laurent

La paroisse du Bourg-d’Oisans s’était établie au pied des montagnes sur les éboulis et les dépôts d’accumulation des eaux… Si, à la fin du XIIème siècle, au moment de la soudaine apparition du lac, elle avait connu de dures épreuves, elle occupait depuis le XIIIème une situation privilégiée… Mais le trait le plus curieux de l’histoire économique de Bourg d’Oisans c’est, à partir du XIIIème siècle, son effort incessant pour conquérir la plaine toute neuve que la décroissance des eaux du lac laissait progressivement à découvert. Les terres émergées se couvraient de gazon et on y voyait, çà et là, croître des arbustes… dès que reculaient les rivages du lac, les bestiaux commençaient à paître dans les pâquis 3 encore mouillés, on voyait des champs cultivés s’établir, des habitations se construire, des enclos se dessiner un peu partout…

… la conquête des surfaces émergées ne se fit pas sans contestations et sans luttes. La communauté du Bourg d’Oisans et le couvent de Prémol s’en disputèrent âprement la possession.

Dans le procès qui s’ouvrit à la fin du XIVème siècle, les deux parties exhibèrent leurs titres pour justifier leurs droits. Les religieuses présentèrent un acte de 1280 qui leur reconnaissait la propriété du quart du lac d’Oisans et la pesche d’iceluy… puis un albergement 4 passé, en leur faveur par le Dauphin Jean en 1312… Elles déclaraient d’ailleurs que, jusqu’en 1360, elles avaient sans trouble joui de ces droits.

Vers le milieu du XIVème siècle (1339) le lac avait une lieue de long et un quart de lieue de large, mais à la suite de convulsions qui marquaient tantôt une offensive, tantôt un recul des eaux, il se vida presque entièrement. Alors, dès que le fond fut accessible, ce fut une véritable invasion des habitants du Bourg d’Oisans. Malgré la défense des religieuses ils se mirent à couper les arbres qui peuplaient les alluvions, et à envoyer paître leurs bêtes dans les terres émergées ; ce fut la cause du procès.

Pour leur défense, les consuls de Saint-Laurent-du-Lac affirmèrent que leurs droits étaient antérieurs à ceux du couvent de Prémol et ils présentèrent leurs anciennes libertés de 1227 où si les bornes de l’affranchiment coïncidaient à peu près avec celles de la plaine, il n’était cependant fait aucune allusion au lac ; ils rappelèrent des reconnaissances de la seconde moitié du XIIIème siècle, et montrèrent un acte de 1328 qui déclarait que toute la plaine appartenait aux habitants du Bourg-d’Oisans, qu’ils la tenaient du Dauphin en emphytéose perpétuelle et qu’ils pouvaient, à leur gré, en aliéner les tènements… Il semble bien qu’ils se gardèrent de parler de leurs libertés de 1310 où le Dauphin Jean fixait, vers l’aval, les limites de l’affranchiment aux rivages du lac, ce qui eût pu appuyer les prétentions des religieuses.

Le procès se termina en 1389 par la transaction suivante : les deux parties jouiront des relaissées du lac soit pour le pâturage, soit pour le bûcherage, mais les consuls du Bourg-d’Oisans auront à payer la moitié du quintal de fromage que les religieuses devaient chaque année au Dauphin. La question n’était d’ailleurs que provisoirement réglée : de nouvelles querelles surgirent, elles n’étaient pas encore éteintes au XVIIème siècle.

Malgré ces difficultés et les procès qu’elles suscitèrent, l’opposition du couvent de Prémol ne parvint pas à empêcher les populations de l’Oisans de s’avancer sans cesse sur les terres fraîchement découvertes et d’y prendre pied progressivement, si bien qu’elles furent en fait, sinon en droit, les véritables maîtresses de la plaine.


1 – croît : augmentation d’un troupeau par les naissances chaque année

2 – bûcherer : enlever des bois morts sur pied ou gisants

3 – pâquis : pâturage situé autrefois dans les parties non labourées du terroir

4 – albergement : contrat féodal par lequel un paysan recevait d’un seigneur une terre pour une longue durée moyennant une redevance